03 mai 2008
Le Pont
Et la musique de Robert Smith continuait à égrainer ses notes dans ce fatras de métal et de plastique enchevêtrés…
« Come closer and see
See into the trees
Find the girl
If you can
Come closer and see
See into the dark
Just follow your eyes
Just follow your eyes »*
"J’aime trop ma solitude pour la partager avec ton indépendance. Cette indépendance que tu revendiques tant. N’empêche, un désir est né en moi. Un désir dont je ne peux me débarrasser. Pas un désir de vie partagée, non, mais un désir d’amour ponctuel… Sans aucun compromis, sans contrat moral, sans obligation… Chacun de son côté, libre de ses préoccupations. Sans règle définie. Un amour sans lendemain. Je n'ai pas dit sans suite, non, sans lendemain, sans la hantise du lendemain. Je ne veux plus de ces amours exclusifs, où l’on partage tout, le meilleur, le pire, jour après jour, le linge sale, les courses au supermarché, la belle-famille, les week-end programmés. Non, je refuse ce genre de choses. J’ai envie de toi, tout simplement, brutalement, afin que nos corps puissent jouir de l’amitié de nos cœurs. Je sais tout cela peut sembler utopique. Mais je rêve d’un ami sincère avec qui je pourrais tout partager. Un ami à qui je réchaufferais le cœur quand il aurait froid, et embrasserais le corps quand il serait triste. Mais l’amour et l’amitié ne semblent pas faire bon ménage. Tant pis. Alors, alors je me contenterai de te voir heureux, heureux et épanoui dans d’autres bras. L’amitié, c’est respecter le bonheur de l’autre et l’aider à y parvenir. Plus que de t’avoir dans mon lit, te voir vivre pleinement, me comble d’avantage. Le bien être d’un ami vaut tout l’amour du monde. Je préfère te voir éclatant dans le cœur d’une autre que terne dans le mien. Mais avant tout, l’amitié c’est le respect de l’autre. C’est pourquoi je te demande uniquement de respecter cet amour qui t’est dédié. Je ne te demande pas de le combler, mais de le respecter. Vas mon ami, vas vivre ce que tu dois vivre. Je t'aime et t'offre ta liberté."
Ce matin là, c'était sûr, il lui fallait changer de vie. Il n'en pouvait plus. C'était bien trop difficile à vivre. Continuer ainsi n'avait aucun sens, il le savait, elle le savait. Depuis des mois la situation était bloquée, chacun restant sur ses positions, sans savoir comment s'en sortir. Leur deux vies, diamétralement opposées, n'avaient pas d'avenir, ils le savaient tous deux, même s'ils l'espéraient encore. Pourtant l'amour qui les liait était un amour d'une intensité telle, qu'il en était autant absolu que destructeur. Ils avaient partagé des moments inouïs ensemble. Des moments qu'on ne vit qu'une fois dans son existence où la réunion des cœurs atteint le zénith de l'harmonie. Tout n'était que tendresse, échange, complicité. Une complicité unique entre deux êtres à jamais liés dans l'existence par un même amour. Jamais ils n'avaient vécu pareille passion, pareille communion. Cependant leur liaison avait un goût d'inachevée. Un grain de sable avait enrayé la machine. Aussi belle était-elle, leur relation ne pouvait s'épanouir comme ils en avaient rêvé. Sans doute leur fallait-il mettre un point final à cette histoire comme il faut savoir mettre un point final à toute chose. Car de leurs rapports épisodiques, éparses, rien ne pouvait plus aboutir. D’où l’inexorable altération de cette relation sans avenir.
Il était 6h30. Marc avait dû dormir trois heures, guère plus. Trois heures d’un sommeil perturbé. Le lit n’est même pas défait. Trois heures de rêves. D’un rêve pesant. D’un rêve lourd. Trop lourd. Il lui fallait le crier ce rêve. Il était bien trop lourd à garder. Bien sûr Il se brisera, comme tous les rêves. Peu lui importait ce qu’il pouvait se passer par la suite. Il faut parfois savoir prendre des risques. Aller au bout de sa pensée, au bout de ses désirs. Il rêvait d’un havre de paix, où au coin d’un cœur, il pourrait reposer sa vie. Il rêvait d’instants de tendresses, blottis contre un corps qu'il n’oserait sans doute même pas contenter. Pourquoi a-t-il fallu que ce rêve ait ce visage ? Il s'était donc levé de bonheur afin de tout pouvoir régler, de ne rien laisser au hasard. Il était crucial que tout soit parfaitement en ordre avant de partir. Il tenta de prendre son petit déjeuner, mais la faim n'était pas au rendez-vous. Chaque nouvelle bouchée était plus difficile à avaler que la précédente. Une boule d'angoisse obstruait sa gorge. Il finit par boire son café, rapidement et alla tenter de se détendre sous la douche. Une eau brûlante et bienfaitrice caressait son corps… Il se laissait ainsi envahir doucement par la moindre gouttelette comme s'il s'agissait de la dernière. Il resta une bonne demi-heure comme ça, debout, simplement à savourer la caresse chaude couler sur son corps nu. Face à lui, le miroir reflétait l'image d'un homme d'une trentaine d'années, les traits tirés, les yeux gonflés de larmes. Furtivement des images traversaient sa mémoire. Des images qu'il tentait de fuir en fermant les paupières comme pour essayer d'effacer une vison trop difficile à supporter. Mais pourtant inlassablement revenait à lui le visage persistant de celle qu'il voulait oublier, comme un leitmotiv entêtant. Il revoyait ces moments d'amour, de tendresse, de sensualité. Ces instants de magie partagée entre osmose du désir et synergie des passions. Tout semblait les rassembler. Les mêmes centre d'intérêts, les mêmes goûts, les mêmes plaisirs, la même fascination réciproque l'un envers l'autre. Ils avaient trouvé réciproquement l'âme idéale, le coeur complémentaire, la moitié qui leur manquait pour ne faire plus qu'un. D'un bref mouvement de tête rageur, il voulu effacer de son esprit ces pensées douloureuses. Il coupa le robinet, pris la serviette de bain et s'essuya méticuleusement. Il s'aspergea d'eau de toilette, s'appliqua minutieusement de déodorant, se regarda une dernière fois dans la glace embuée et s'habilla rapidement.
Laure dormait encore. Elle n'était pas femme du matin et aimait se prélasser de longues heures dans son lit. Elle avait la chance d'avoir un emploi du temps qui le lui permettait. Aussi s'autorisait-elle des mâtinées entières à rester ainsi allongée à rêver, de tout et de rien. Elle en avait tellement été privée, qu'à présent elle se délectait de ces moments de tranquillité et de farniente. Elle avait trop souffert de l'emprise de son ex qui ne lui avait pas donné l'occasion de s'épanouir. Elle ne voulait plus avoir à jouer ce rôle d’amie par intérim, de conjointe par vacation, de maîtresse par hasard. Juste une fois de temps en temps, lorsqu’il fallait consolider les liens précaires qui s’effilochaient… Comme pour apaiser une lassitude galopante qui pourrissait un quotidien ordinaire, sans surprise, sans idéal, sans raison d’être. Les soirées rivées devant une télévision qu'elle subissait mais qu'elle ne regardait pas. Les nuits bercées aux anxiolytiques, afin de s’endormir, sans se toucher, sans subir le refus d’un besoin sexuel à jamais endormi. Tout cela lui paraissait grotesque. Un énorme non-sens où son seul but était d’attendre. Attendre qu’il ne se passe rien. Elle ne voyageait plus dans ses délires, elle subissait le temps, sachant que chaque seconde à venir serait encore plus vide que la précédente, inlassablement. Elle sentait s’évaporer son passé, et son futur perdait toutes dimensions, toutes prétentions. Elle n'avait plus de futur, seulement un présent pesant, identique, linéaire. Les jours se ressemblaient dans leur platitude, comme un hiver éternel qu’aucun printemps ne venait réchauffer. Une sorte de vie végétative, voire minérale. Elle errait dans un monde qui n'était plus le sien. Loin de ses poèmes, loin de ses passions.. Alors que sa solitude était auparavant emplie d’amour, depuis cet homme son amour était empli de solitude. A présent tout n'était plus que doute et, pour elle, s'engager à nouveau dans une relation lui semblait impossible, irréalisable. Elle voulait vivre pour elle et non plus exclusivement pour un autre. La chrysalide se transformait en papillon.
Marc se dirigea vers son secrétaire, sortit une feuille, prit un stylo et commença à rédiger de sa plus belle écriture une courte lettre. Il la relu, une fois, deux fois et semblant satisfait l'inséra dans une enveloppe qu'il ferma soigneusement avant d'y écrire "Pour Viviane". Il quitta la pièce, vérifia que tout était en ordre, fenêtres fermées, lumières éteintes et traversa le grand couloir qui le menait à l'office. Là, il posa l'enveloppe sur le petit guéridon, chaussa ses bottines, enfila son manteau, prit sa petite valise et referma à clé la porte derrière lui. Il rejoignit alors le parking, l'air soucieux, le regard vide, un poids énorme sur ses épaules. Il regarda sa montre et se dit qu'il était bientôt l'heure. Il sorti son portable, composa le numéro…"Allo ? Lucie ? Oui c'est moi. Oui… Non, non. Oui, Oui… C'est ferme et définitif. Je m'en vais…" Sa voix sombre et tremblotante traduisait quelques sanglots difficiles à contenir. Il monta dans la voiture, posa le portable sur le siège avant et démarra. Il souffla longuement. Un long souffle qui n'en finissait pas, comme pour se donner du courage. Un œil dans le rétroviseur, un autre à gauche… Il actionna le clignotant, passa la première et s'engouffra dans le flot de la circulation urbaine. Le temps était maussade, une sorte de bruine se déposait sur le pare-brise. La route serait longue il le savait. Tout était planifié. L'itinéraire était tracé. Un itinéraire qu'il n'aurait jamais imaginé en fait. Mais bien plus qu'un simple trajet, c'est réellement l'itinéraire de sa vie qui allait changer. Il ne pouvait en être autrement. C'était bien trop tard. Sa décision était ferme et définitive. Nul ne saurait lui faire changer d'avis. Rien n'aurait pu entraver ce dernier voyage vers l'ultime espoir. Trop de douleur, trop de souffrance. Il n'en pouvait plus. Il avait l'habitude de se considérer comme un infirme du cœur, un handicapé de l’amour. Il pensait ne plus avoir le droit à l'amour, tout le dégoûtait. Et la mort, le suicide, lui avaient déjà paru à maintes reprises comme les seules solutions. Mais il n'avait aucun mérite de faire écho de ces choses là, aussi il les gardait au fond de lui, sans jamais en faire part à quiconque. Surtout pas à elles. Le PT-Cruiser poursuivait sa route. Déjà il avait quitté la ville et s'était engagé sur l'autoroute. Le trafic était fluide. La pluie plus présente. L'allure appuyée. Lui qui d'habitude était plutôt calme au volant, en cette matinée pluvieuse il se sentait de plus en plus angoissé et avait tendance à rouler plus vite qu'à l'accoutumé. Bloqué sur la voie de gauche, il dépassait largement les limitations de vitesse, comme pour prendre son élan. Son élan vers l'ailleurs.
« I hear her voice
Calling my name
The sound is deep
In the dark
I hear her voice
And start to run
Into the trees
Into the trees »*
La force de Laure était sa volonté de réussir seule. Lui sa faiblesse, était de vouloir tout perdre à deux. Lui sa richesse c'était ses mots. Elle, c'était la vie son combat. Son combat pour un besoin, une urgence. Lui pour un désir ! Il se sentait si grotesque et ridicule. Il lui étalait sans cesse les détritus de ses pensées nombrilistes, dans le but non avoué d’un peu de compassion faute d'amour. Il encensait sa personne par le biais de poèmes ciselés, de sensualité, rêvant de retombés bénéfiques à ses souffrances dérisoires. Et même si ses poèmes étaient sincères, il s’apercevait, à présent, combien ils pouvaient être prétentieux, voire offensants. Elle lui parlait de beauté de l’art, il lui répondait rondeurs féminines. Elle lui parlait d’indépendance, de liberté, il lui parlait complicité amoureuse. En fait, ils s’étaient rencontrés trop tard ou trop tôt, en tout cas pas au bon moment. Il n’arrivait pas à comprendre son message et pensait que peut-être n’avait-elle, tout simplement, rien à lui dire. Pourtant, il ne pouvait plus se contenter de son absence, et sa présence lui était impossible. Il ignorait si elle l'aimait ou pas ou si c'était l’aventure du quotidien qui l’affolait. Il ne le savait pas. Il se disait alors que sans doute n’était-elle pas celle qu’il espérait, et lui sûrement pas celui qu’elle craignait qu’il soit. Aussi aujourd'hui il devait se taire. Dorénavant ses chants d’amour étaient indésirables. Ses appels de détresse, interdits. Il ne lui restait plus qu’à les laisser moisir dans les basses fosses sombres de son âme sclérosée. A présent, il lui fallait opérer une autocensure radicale, un boycotte de ses rêves et ne plus se laisser envahir par ses débordements intérieurs, au risque de la perdre à tout jamais. Ces mots qu'il avait crus magiques, s'étaient avérés sorcellerie. Ses lettres ne seraient jamais un havre de paix où elle n’aurait pas l’angoisse de s’égarer. Il n'avait fait qu’endolorir ses nuits par ses pyrexies amoureuses. Mais ces fièvres intérieures incontrôlables, il se devait de les lui offrir. Il aurait été malhonnête de la désirer à son insu. Il aurait eu l’impression de l’épier, de lui cacher une vérité. De fait, il lui aurait fallu explorer de nouveaux horizons littéraires, pour perpétuer sa boulimie d’écriture, le plaisir d’écrire. Mais ces écrits, étaient-ils réellement le miroir de lui-même ? Pouvaient-ils rester fidèles à sa personne, si il amputait l’essence nourricière de ses propos ? De quoi pouvait-il bien lui parler si elle lui interdisait ses mots d’amour ? Que pouvait-il donc en faire de ces mots là ? Tous ses rêves s'étaient effondrés. Son rêve de vie à deux, son rêve de vie commune. Comment pouvait-il à présent imaginer un enfant, un petit bébé, avec un petit nez de fouine ? Un petit homme avec du sang polonais ? L’œil bleu, le cheveux blond... Il l'avait imaginée plus d'une fois épanouie sous les formes généreuses d'un corps tout en rondeurs gracieuses dont elle ne serait plus maître du modelage. Une femme enceinte est encore plus désirable, plus belle et harmonieuse qu’à l’accoutumé. Mais il savait maintenant qu'il aurait jamais la chance de sentir ce ventre bouger, de palier à ces envies saugrenues, de supporter ses nausées, de sentir la douceur chaude et tendre de cet antre de vie en gestation. "Que cela doit être beau" pensait-il souvent, "Beau, magique, magnifique. Voir grandir cette minuscule partie de soi, confiné dans ce cocon de tendresse et d’amour."
"Ma très chère Lucie
Je voudrais t’écrire la plus belle de mes lettres. Mais je n’en ai pas la force. Ici, j’ai l’impression que le temps s’est arrêté. Comme si j’étais revenu quelques années en arrière. La souffrance retourne à sa source. La case départ d’une vie sans intérêt. Ici, je replonge dans les méandres de ma tristesse. Ici, le spleen pousse comme les mauvaises herbes. Ici, c’est le désert. Et toi qui ne m’écris pas, qui ne me téléphones pas. Évidemment pour toi, rien ne change. A part qu’il n’y a plus cet énergumène un peu envahissant qui te submerge de coups de téléphone, de lettres bizarres. Je n’ai plus le goût de l’écriture. Je traîne sur les lignes péniblement, à la recherche de l’inspiration. Mais rien dans ce foutu pays pourri, ne favorise ce besoin d’écrire. Je me sens un peu perdu, un peu oublié, comme si j’étais condamné, comme si je devais faire pénitence. Mais de quoi suis-je donc bien coupable ? Il me faut partir. Vite. Très vite. Avant que je n’étouffe, avant que je n’explose. Où es-tu fleur de pureté, lumière divine, musique infinie ? N’oublie pas celui qui te vénère, celui qui prie, dans ses délires, des prières impossibles. Celui qui polit dans ses nuits glacées, la pierre secrète qu’il sculpte de sa passion insensée. Celui qui souffre de n’être qu’un. Et toi, petite fille de mes rêves, garde-moi une petite place au fond de ton cœur, ne serait-ce que pour me sourire. Je me sens défaillir. L’espoir s’éteint. Ici, la vie n’a pas de sens. Il n’y a que le silence qui gronde, les soirs d’amertume et d’angoisse. Ici, même mes cauchemars sont différents. Ils ont des dimensions démesurées qui n’ont d’égal que la peur qu’ils m’occasionnent. Je m’éloigne de plus en plus de l’amour. Ce n’est même plus un mirage. Un simple mot sans signification".
Tout avait donc explosé. Tel un ballon de baudruche trop gonflé, un dirigeable qui s’échoue. Pchittt! Plus rien. Disparu. Rideau. Le spectacle était terminé. Pourtant il restait calme. Bizarrement calme. Soulagé ? Peut-être. Résigné ? Sûrement. Sans doute une léthargie nouvelle qui envahissait son être. Un nouveau cycle. Le couvre-feu était installé. La loi du plus mort. A trop prêcher l’amour dans le désert, on s’enlise dans les sables mouvants de l’indifférence. La joute sentimentale lui était devenue trop pesante, trop envahissante. Il abandonnait donc la bataille. Laure l’avait vaincu. Il voulait cependant garder ses dernières forces, afin de retrouver encore un peu de lui-même. A trop la désirer, il avait perdu beaucoup de sa personne. Il s'était négligé. Il lui fallait à présent remodeler ce personnage qu'il était, ivre de musique, ivre de joie, de folie. Depuis peu il s'était rapproché de Lucie. Lucie l'amie d'enfance. Celle qu'on garde toute sa vie. Lucie, sa petite sœur comme il aimait à l'appeler. Elle savait tout de lui. Ses amours, ses espoirs, ses tourments, ses douleurs. Ses souffrances. Bien sûr Lucie jalousait toujours un peu ses petites amies, mais elle acceptait avec humour et amitié les conquêtes de Marc. Pourtant depuis sa rencontre avec Laure elle avait vu son ami changer. Il n'était plus le même. Elle le sentait lui échapper pour de bon. Aussi elle avait de moins en moins d’amitié pour lui. A la place, prenait naissance un sentiment beaucoup plus profond qui lui dictait des désirs plus secrets. Comme si le fait de lui échapper faisait qu'elle s'était soudainement aperçue combien il comptait pour elle, combien elle l'aimait. Elle aurait aimé parfois oublier qu'il existait pour ne pas vivre l’existence d’un oubli. Le cœur peut-il suffire quand le corps désire ? Pas simple de parler d’amour à celui qu'on a toujours aimé sans oser se l'avouer. Il faut choisir les mots justes, ceux qui sont le reflet parfait des sentiments. Et Lucie trouva les mots.
Les yeux fixés au bitume, Marc poursuivait sa route, imperturbable, droit devant lui. La voiture allait bon train, malgré le crachin qui ne cessait de tomber depuis son départ. Mais son esprit était ailleurs, bien ailleurs. Par moment il redressait la tête brusquement comme s'il voulait sortir d'un cauchemar qui l'envahissait. Il subissait des sortes de micro sommeils à peine perceptibles, mais qui altéraient néanmoins son attention. Aussi au bout d'un moment il décida de faire un brève halte sur une aire de repos afin de boire un café qui saurait le réveiller. Il s'engage donc sur la bretelle de décélération, et se gare à proximité d'une petite cafétéria. Il entre dans l'établissement et se dirige vers la machine à café. Il glisse une pièce dans le monnayeur et choisi un café court non sucré. Au même moment son portable retentit.
- Allô ? Oui, bonjour Viviane… Oui, merci et vous ?… Non, non… Non, Viviane, je ne peux rien vous dire. En revanche j'ai laissé des instructions que j'ai rédigées sur papier libre. Oui. Vous les trouverez sur le petit guéridon de l'entrée. Oui tout à fait. Tout y est expliqué, oui, ne vous inquiétez pas… Pardon ? Je rentre quand ? Dieu seul le sait… Mais oui je vais bien ! Je vous laisse Viviane. Oui merci, vous aussi.
Tout en finissant son café, il se disait qu’il avait vraiment de la chance d’avoir une secrétaire aussi dévouée. Il aurait aimé la voir avant de partir, mais elle aurait certainement trouvé mille et une excuses pour le retenir. Viviane était une femme très persuasive et se révélait souvent une véritable mère pour Marc. Bien souvent elle avait été le témoin de ses crises d’angoisse, voir même la confidente de ses doutes. Aussi il avait préféré s’en aller, sans rien lui dire. De toutes façons la lettre lui expliquerait tout. Il jette son gobelet dans une poubelle plastique avant de reprendre la route.
Et les kilomètres se succédaient sur cette autoroute morne, triste et linéaire, comme un long ruban de crêpe noire. Bien qu'attentif à la route, son esprit s'évadait régulièrement pour rejoindre ses doutes et ses interrogations, même si sa décision était sans appel. Il relisait de mémoire cette ultime lettre de Laure "Vas mon ami, vas vivre ce que tu dois vivre. Je t'aime et t'offre ta liberté." Il ne pouvait qu'aller au bout de ce qu'il avait envisagé, sans regarder en arrière. Il essuya une larme, s'alluma une cigarette, comme si le tabac absorbait toute la tension qu'il sentait en lui. D'ailleurs depuis quelques jours il fumait comme jamais il n'avait fumé. La pluie redoublait de violence, la visibilité baissait. Mais il n'en avait cure. Il s'était donné un but et s'en tiendrait coûte que coûte. Lucie l’attendait. Lucie, l’amie de toujours. Lucie, l’amoureuse de toujours, celle qu’il avait trop longtemps négligée. Seule Lucie saurait lui faire oublier Laure.
Il roulait déjà depuis une bonne heure quand soudain son portable sonna. Il hésita une seconde, puis reconnu le nom qui s'affichait sur l'écran. Immédiatement il accepta l'appel, comme par réflexe, comme à chaque fois qu'elle l'appelait. Son cœur se mit à battre la chamade. D'un coup d'un seul il oubliait ses résolutions. C'était plus fort que lui, il ne pouvait lui résister. Il était comme envoûté, comme si un charme le liait à cette femme dont il ne pouvait pas de toute façon se séparer. C'était impossible. Elle était tout pour lui. Sans elle il n'était rien. Il l'avait là, ancrée en lui. Elle coulait en son sang, elle respirait en ses rêves. Elle était omniprésente. Sa vie lui était dédiée. Pas une minute il ne pensait pas à elle. Et c'est bien là, le grain de sable ! Cette relation au delà de toute cohérence frisait la folie, devenait trop prenante, trop étouffante. Comme un soleil trop brûlant. Un vin trop alcoolisé. Une passion dévorante qui les avait détruits petit à petit. Il approcha l'appareil à son oreille.
- Oui Amour ? dit-il d'une voix tremblante
- Je t’aime. Reviens, je t'en prie.
A cet instant son esprit s'embrouille. Ses yeux se recouvrent d'un voile d'émotion. Sa vue se trouble. C'est tout juste s'il distingue la vive lueur rouge, là, juste devant lui. Mais à peine prend-il conscience que le camion qui le précède vient de freiner brutalement, qu'il tente de l'éviter dans une manœuvre désespérée. … Sa voiture perd son adhérence en même temps qu'il en perd le contrôle. Comme folle, elle dévie de sa trajectoire. Traverse le terre plein central… S'écrase contre un pilier de pont…
Seul un cri d'effroi au bout d'un téléphone portable traduisait encore un peu de vie…
« Suddenly I stop
But I know it's too late
I'm lost in a forest
All alone
The girl was never there
It's always the same
I'm running towards nothing
Again and again and again and again »*
*The Cure « The Forest » (Robert Smith/Simon Gallup/Laurence Tolhurst/Mathieu Hartley)
extrait de l’Album "SEVENTEEN SECONDS"

© Alain.D-So Sad 07/01/2005