14 octobre 2008
Choisir la vie
"Choisir la vie... Choisir un boulot, choisir une carrière, choisir une famille, choisir une putain de télé à la con, choisir des machines à laver, des bagnoles, des platines laser, des ouvre-boîtes électroniques... Choisir la santé, un faible taux de cholestérol et une bonne mutuelle. Choisir les prêts à taux fixe, choisir son petit pavillon, choisir ses amis, choisir son survet' et le sac qui va avec. Choisir son canapé avec les deux fauteuils, le tout à crédit avec un choix de tissu de merde... Choisir de bricoler le dimanche matin en s'interrogeant sur le sens de sa vie. Choisir de s'affaler sur ce putain de canapé, et se lobotomiser aux jeux télé en se bourrant de MacDo. Choisir de pourrir à l'hospice et de finir en se pissant dessus dans la misère en réalisant qu'on fait honte aux enfants niqués de la tête qu'on a pondus pour qu'ils prennent le relais. Choisir son avenir... Choisir la vie. Pourquoi je ferais une chose pareille ? J'ai choisi de ne pas choisir la vie. J'ai choisi autre chose. Les raisons ? Y'a pas de raison. On n'a pas besoin de raisons quand on a l'héroïne."
Ces premiers mots de Mark Renton, scandés comme un slam monocorde installent en quelques minutes le malaise ambiant. Mark Renton vit à Edimbourg, une des nombreuses banlieues écossaises ravagées par le chômage et la crise économique. Désœuvré et sans idéal, il vivote avec ses compagnons d'infortune tuant l'ennui et le temps à coup d'héroïne. Entre délinquance et menus larcins leur vie s'enfonce petit à petit dans une dépendance autodestructrice inexorable. Tour à tour psychopathe, violent, pathétique, en décalage complet avec la société, chacun révèle une personnalité tourmentée rongée par les excès d'alcool et de dope. Entre deux délires toxicos où le seul but est d'atteindre l'orgasme suprême et la recherche perpétuelle d'argent et de sensation toujours plus forte, ces jeunes écossais désœuvrés tentent de trouver des réponses à cette société conservatrice, sans espoir, sans rêve, sans rien à leur offrir d'autre que cette échappatoire dérisoire dans laquelle ils plongent sans retenue. Pourtant même dans le pire des enfers subsiste une faible lueur de salut. C'est cette lueur qui va conduire Mark Renton, sans doute le plus lucide de tous, à vouloir s'échapper de ce bourbier. Après une première tentative qui finira lamentablement dans les toilettescrasseuses d'un pub minable où il fera le plus horrible des "bad trip" - ce qui donne lieu à une scène d'anthologie remarquable - il suivra de force une cure de désintoxication avant de s'exiler pour Londres. Ayant trouvé un travail stable, il commence une nouvelle vie, loin d'Edimbourg, loin de la came, loin de ses ex amis. C'est du moins ce qu'il croit, jusqu'à ce que son passé le rattrape comme un cancer incurable.
Sans concession, Danny Boyle, le réalisateur entre autres de "Petits Meurtres entre amis" filme cette longue descente aux enfers alternant humour anglais et drame de la banalité. Car le tour de force de ce film n'est pas de faire l'apologie de la drogue, mais bien de la décrire telle qu'elle est, avec ses moments de bonheurs artificiels et ses horreurs bien réelles. Il décrit à merveille le cercle vicieux dans lequel s'enferme l'héroïnomane. Ce combat intérieur que doit mener celui qui veut en décrocher et qui doit s'exclure lui-même de ses amis pour affronter une solitude insupportable exaspérée par le manque. La conjugaison des deux l'enfonce un peu plus encore dans la souffrance physique et psychologique, ce qui le pousse invariablement à replonger de nouveaux pour alléger sa douleur. Boyle dépeint cet univers sans jamais sombrer dans le grotesque, le misérabilisme ou le cliché. Même si parfois certaines scènes peuvent paraître excessives, elles ne sont là que pour dénoncer de manière forte et marquante la misère sociale où tentent de survivre ces naufragés du « tatcherisme ». Sa caméra se promène au milieu des immondices de la vie, imprégnant sa pellicule de ce cauchemar semi-éveillé dont on sort marqué à tout jamais. Le rythme du film accentue les différentes phases de dépendance de Mark, nous faisant vivre de l'intérieur ses moments d'excitation de début de shoot de façon rapide et violente et les instants où il plane voir même où il délire complètement avec des images lentes, aériennes et finalement effrayantes. Une frayeur qui sombre véritablement dans l'horreur, lorsque Boyle ponctue ces voyages psychotiques d'images chocs qui nous font retomber bien vite dans la réalité. Celle du bébé de l'une de leurs amies, marchant à quatre pattes au milieu de ces junkies, en est certainement l'exemple le plus frappant.
Et les images défilent à vive allure comme un contrepoids à la léthargie ambiante du début des années 80 dans cette Ecosse sans gloire complexée vis à vis de l'Angleterre. La vie de ces délinquants, à l'image de leur pays, est un renoncement à vouloir être. Ils fuient la réalité et sont résignés comme l'est l'Ecosse contrainte à n'être qu'une banlieue sordide de l'Angleterre. Subtil mélange de désespoir et d'humour, l'histoire qu'il nous conte, simple et cruellement banale demeure un témoignage poignant et douloureux d'une société à l'agonie qui n'a pas su peindre d'arc-en-ciel dans l'horizon brumeux de ses enfants. Mark et ses compères nagent en pleines contradictions. Refusant un quotidien dépourvu de toute sécurité d'avenir, ils plongent à corps perdus dans une addiction bien moins prometteuse. Alors que le chômage gangrène le pays, ils torpillent de façon radicale les rares entretiens d'embauche obligatoires pour toucher leurs allocations. La scène où Spud se "vend", face à un employeur potentiel médusé, est explosive ! Mais bien qu'ils refusent cette société, ils en acceptent pourtant son fonctionnement ne serait-ce qu'en allant toucher les aides qu'elle leur offre, les transformant en assistés oisifs incapables de s'en sortir seuls. On retrouve là une critique plus large de l'Ecosse qui, placée sous le joug de l'Angleterre depuis plusieurs siècles, n'en revendique pas moins le droit à l'indépendance, sans être capable d'engager la moindre démarche constructive. La déclaration de Mark à ce sujet est sans appel : "Mais c'est une punition d'être Écossais ! On est les plus nuls des plus nuls ! Le rebut de l'humanité! Le peuple écossais c'est de la merde, la plus asservie la plus pitoyable qui ait jamais été chiée depuis que la terre existe! Ici la plupart des gens haïssent les Anglais, je regrette c'est seulement des connards. Alors que nous on est colonisé par des connards. On n'a pas été capable d'être colonisés par une race supérieure. On est gouverné par des balais à chiottes. C'est le trou du cul du monde ce pays Tommy !". Alors, la tentative de rédemption de Mark est-elle, peut être, une réponse pleine d'espoir à tous ceux qui se sentent exclus.
Révélé sur la BBC par la sublime et détonante série en six épisodes de Dennis Potter « Lipstick on Your Collar » (diffusée sur Arte il y a une dizaine d'années), Ewan McGregor incarne à merveille, dans ce qui est son premier grand rôle au cinéma, Mark Renton ce jeune écossais au sortir de l'adolescence avec ses doutes, ses excès, perdu, en manque de repère, un peu à la manière de Vincent Cassel dans le film de Mathieu Kassovitz "La Haine". On retiendra aussi Robert Carlyle, qu'on retrouvera en meneur de Chippendale dès 1997 à l'affiche du génial "The Full Monty", dans le rôle de Begbie, un alcoolique psychopathe, le seul à échapper aux ravages de la drogue pour sombrer... dans ceux de l'alcool ! Ewen Bremner "Spud", Jonny Lee Miller "Sick Boy" et Kevin McKidd "Tommy" achèvent cette remarquable galerie d'acteurs.
Considéré par certains comme l'"Orange Mécanique" des années 90, "Trainspotting" s'il peut choquer, s'il témoigne d'une violence certaine, est cependant radicalement différent de son aîné même s'il y fait parfois références. Quand Stanley Kubrick choisit plutôt un décor moderne voire futuriste pour l'époque, Danny Boyle installe sa caméra dans un passé proche toujours d'actualité. Quand Kubrick grime Alex et ses trois droogies, Boyle n'use d'aucun artifice et nous présente véritablement des "gueules". Quand "Orange Mécanique" dénonce la violence d'une certaine jeunesse huppée et décadente en manque de sensation, "Trainspotting" relate le désœuvrement d'adolescents, sans le sous, démotivés et sans ambition. D'un côté la violence gratuite comme moyen d'expression, de l'autre comme preuve de survie. Et lorsque Kubrick accompagne son film d'un étonnant mélange de musiques classiques, Beethoven, Purcell, Rossini et d'autres, revisitées par le compositeur d'avant garde Wendy Carlos, qui ré-interprète ces oeuvres au synthétiseur (une première pour l'époque!), Danny Boyle nous offre une bande-son explosive et éclectique où se côtoient Iggy Pop, Brian Eno, New Order, Blur, Elastica, Pulp ou encore Lou Reed !
Bien sûr, Danny Boyle n'est pas Stanley Kubrick, il ne cherche pas à l'être d'ailleurs. Il a ses propres codes, sa propre vision et son cinéma plonge dans les méandres d'une réalité bien quotidienne quitte à effrayer les bien-pensants.

12 octobre 2008
Nico « The Marble Index »
J’imagine que pour la plupart d’entre vous le nom de Nico n’évoque pas grand chose. Et pourtant … Née en 1938 à Cologne, Christa Päffgen fut, dans les 50/60, mannequin pour les plus grandes revues de mode avant de travailler pourr Coco Chanel. Le cinéma lui ouvre ses portes et la voilà aux cotés de Fellini dans « la Dolce Vita ». Elle rencontre alors Alain Delon qu’il lui donnera un fils. Puis elle part en 66 aux USA où elle sera remarquée par Andy Warhol qui l’impose comme chanteuse au sein du « cultissime » groupe Velvet Underground. Groupe qu’elle quittera dès 1967 non sans avoir signé, de sa voix si particulière, le classique premier album de la bande à Lou Reed, avec qui elle aura une courte relation. Ses amours sont d’ailleurs particulièrement tumultueuses et on lui reconnaît des relations avec, excusez du peu, John Cale, Jim Morrison, Iggy Pop, Jackson Browne, Brian Jones ou encore Tim Buckley. Dire que Nico a vécu avec les plus grandes légendes du rock sixties est une évidence. Curieusement, jamais elle n’aura profité de la célébrité de ses illustres amants, loin de là. Elle préfèrera rester dans l’ombre et ciseler son œuvre anti-commerciale et indépendante.
« The Marble Index », sorti en 1969, est une pure merveille de désespoir. Glacial, effrayant, chaotique. Seule à l’harmonium électrique, Nico, déchirante d’émotion, psalmodie ses textes de sa voix grave et ténébreuse. Dès les premières notes on se sent transporté dans un autre monde hanté par d’étranges créatures fantasmagoriques… Un lieu insoupçonné, irréel, peuplé de fantômes impalpables. La musique de Nico est à des années lumières, blafardes forcément, de tout ce que le rock a produit. Aujourd’hui encore, personne n’est allé aussi loin dans cette démarche musicale déstructurée et envoûtante. D’un coup d’un seul elle a brisé les bases fondamentales du rock pour peaufiner une musique intemporelle, un long souffle déchirant, énigmatique, unique. Une oeuvre d’art inclassable, difficile, presque hermétique, mais si belle et puissante lorsqu’on parvient à en trouver la clef. Nico n’est pas une grande chanteuse, au contraire son chant est monocorde, monolithique même. Mais aucune autre voix ne saurait mieux interpréter ses compositions avec la gravité et la profondeur qui la caractérise. « The Marble Index » est un album fragile, déconcertant, magique, composé de parcelles d’âme tourmentée. Artiste atypique et attachante, Nico, décédée en 1988, nous a laissés en deux ou trois albums une œuvre majeure.
09 octobre 2008
Les Enfants de Ceausescu
A l'heure où le tsunami était encore dans tous les esprits, la télévision nous inondait d'images d'un désastre sans précédent, toutes plus effroyables les unes que les autres. Une sorte de course à l'audimat où, à grands coups de surenchères médiatiques, tout était bon pour culpabiliser le téléspectateur lequel, pour soulager sa mauvaise conscience de bien vivre dans son luxe suffisant, envoyait quelques deniers.
Il était alors apaisé. L'esprit libéré. Prêt à réveillonner pour la nouvelle année. Une nouvelle année qu'il s’est forcément souhaité meilleure que la précédente.
Et le monde s’est mobilisé le temps de quelques semaines pour venir en aide à toutes ces victimes impuissantes face au déferlement de la vague meurtrière que l'on découvrait quasiment en direct sur nos écrans entre la Star-Ac et les pubs pour le dernier portable à la mode.
Et chacun se sentait alors investi d'une mission humanitaire cherchant à apporter sa petite pierre à l'édifice mondial de la solidarité. "Sauvons les enfants du Sud-Est Asiatique" c'est bien, c'est très bien. Il fallait bien entendu, leur venir en aide. Je l'ai fait. Vous l'avez fait. Nous l'avons tous fait, touchés par cette catastrophe où le nombre de morts ne cessait de s'allonger.
"Mais les autres ? Qu'en faites vous ?"
"Quels autres ?" Allez-vous me rétorquer !
Et bien tous les autres ! Tous ces enfants d'Afrique ou d'ailleurs qui meurent quotidiennement sans bruit, sans remous, sans tout ce tapage télévisuel dans l'indifférence quasi-générale. Tous ces enfants exploités de par le monde, ces petites mains de l'ombre dont le monde s'indiffère… On en parle, parfois, un peu, puis on passe à autre chose, au gré des gros titres de l'information du jour.
J'avais été très troublé par un reportage il y a deux ans. Un reportage confidentiel diffusé sur ARTE tard le soir, qui m'avait inspiré un poème « Bucarest Poscard », dans lequel on pouvait suivre la vie des enfants abandonnés de Bucarest. Livrés à eux-mêmes, on les voyait errer dans les couloirs du métro, reniés de tous, sans repère, sans avenir, sans lumière dans leurs yeux. Des enfants dont certains n'avaient même pas une dizaine d'années. Un reportage brut de fonderie, sans commentaire, où le téléspectateur mal à l'aise se retrouvait devant une réalité éprouvante comme devraient l'être au quotidien les habitants de Bucarest qui croisent ces quelques deux mille gamins rejetés. Sauf que eux, ils ne les voient même plus. Je regardais donc ce reportage, horrifié, dégoûté, réellement troublé ne comprenant pas comment à si peu de kilomètres de chez nous un peuple avait pu en arriver à de telles extrémités. Je pensais avoir vu là, une des dernières horreurs du vingtième siècle. Que nenni ! L'absurdité humaine semble sans limite. Et donc entre deux reportages sur le tsunami annoncés à grand coup de promotion et une émission de télé-réalité non moins plébiscitée, je suis tombé par hasard, toujours sur ARTE, sur un documentaire intitulé "Des Enfants sur Ordonnance". Et là j'avoue que je n'ai plus de mot. Considérée dans les années 60 comme un modèle de société socialiste et comme la seule brèche possible pour mettre un pied dans le bloc soviétique, la Roumanie via sa figure de proue Nicolae Ceausescu était adulée par l'Occident. Ivre de grandeur, Ceausescu avait pour dessein ni plus ni moins de créer un homme nouveau, parfait, censé faire rayonner le modernisme de la Roumanie. En 1966 il rédige le décret 770 qui fera date et qui a des retombées encore aujourd'hui. Pour résumer, le décret 770 imposait aux roumains à grands coups de répression d'avoir un minimum de quatre enfants et interdisait bien évidemment l'avortement. De fait plus de onze mille femmes sont décédées suite à des IVG clandestines ! Mais le comble de l'ignominie est atteint lorsqu'il pousse l'eugénisme jusqu'à enfermer les enfants handicapés mentaux dans des sortes d'asiles insalubres, de véritables mouroirs, où délaissés, sans soin, sans personnel formé, au milieu de détritus, d'immondices et de fientes, ces enfants du miracle roumain en décomposition survivaient, poussés par on ne sait quelle force, enfermés par dizaines dans des cellules exiguës de quelques mètres carrés envahies par toutes sortes de parasites et, par des rats ! Les rats ! Des rats qui eux-mêmes pour survivre, s'attaquaient à ces enfants sans défense qui n'avaient réellement plus grand chose d'humain. L'horreur à son summum. Des images insoutenables, horribles. Mais bien au-delà du choc visuel, c'est une réalité sans nom, oubliée de tous qui a existé et qui existe peut-être encore sans doute quelque part en Roumanie. En Roumanie, aux portes de l'Europe ! Ces mêmes petits Roumains qui vous demandent aujourd'hui un euro aux portes du métro parisien. Vous savez bien, ces petits enfants qui ne cessent de vous agacer quand à 18 heures vous êtes pressé de regagner le doux domicile conjugal où vous attendent vos chaussons douillets. Ceux-là mêmes qui croupissent dans les égouts de Bucarest, ou les frères de ceux qui moisissent dévorés par les rats dans des hospices d'un autre âge où on n'oserait même pas loger nos propres chiens.
Alors, donnez, oui donnez pour les enfants du tsunami, mais n'oubliez pas les autres, tous les autres, tous ceux qui souffrent de l'imbécillité des adultes, de la cruauté de l'homme, de la déficience intellectuelle de certains de nos dirigeants.
Qui meurent par notre indifférence.
Oh non, ne vous y trompez pas, je ne cherche pas à vous culpabiliser. Je suis comme vous. Moi aussi je ferme parfois les yeux quand on me tend la main. Mais quand je vois de quelle façon nous sommes capables de nous mobiliser quelquefois pour tenter de reconstruire des pays dévastés, je me dis aussi qu'on devrait être tout aussi capable d'offrir un peu plus d'humanité et d'amour à tous les enfants du silence médiatique.
Bien évidemment ce texte ne sauvera aucun enfant, ce texte ne sert à rien. Et vous pourrez penser qu'il est facile pour moi de dénigrer tout un chacun bien caché derrière l'écran de mon ordinateur dans le confort excessif de mon appartement. Je le sais bien. Je n'ai pas vocation à sauver le monde. Mais parfois j'ai un peu honte de me plaindre de mon sort. J'ai un peu honte quand ma petite fille vient me parler et que je feins d'avoir autre chose à faire, juste parce que je suis fatigué d'une journée de travail. On ne s'occupe jamais assez de nos enfants.
Aussi pour finir je me permets d'emprunter ces quelques mots à mon amie Véro "Si vous voyez un enfant geindre, Écoutez-le c’est important !"
Touchez pas aux enfants ! Jamais !
06 octobre 2008
Zéro pointé
Aussi loin que je puisse remonter dans ma mémoire, je n’ai jamais été un très bon élève. Oh je n’étais pas le cancre au fond de la classe, j’étais juste dans la rangé devant lui. Pour être honnête, je n’aimais pas l’école, j’ai toujours détesté ça. Je n’en garde d’ailleurs aucun souvenir, ni bon, ni mauvais. En fait j’aurais pu être un bon élève, j’ai même eu des moments de lucidité et d’intelligence remarquables, mais je détestais faire mes devoirs et j’avais la hantise des contrôles de connaissances. Bref l’école n’était pas faite pour moi. Ceci dit, comme j’aime cultiver les paradoxes, après un parcours scolaire chaotique, je me suis offert le luxe de reprendre, une fois adulte, des études universitaires et de décrocher deux diplômes avec mention. C’était une sorte de pied de nez à mes anciens professeurs qui ne voyaient en moi qu’un bon à rien.
Toujours est-il, que j’ai très très mal vécu mes années « collège » et mes années « lycée ». C’était l’enfer. Je collectionnais les mauvaises notes et notamment les zéros ! Ah le zéro ! L’arme ultime de l’enseignant ! J’imagine le plaisir malsain, que dis-je, la jouissance intense de l’enseignant qui au bas d’une page de devoir griffonne d’un geste plein de hargne et de dédain un rond rouge sang plein de sous entendu. Avait-il seulement conscience de ce que ce petit dessin pouvait signifier dans l’esprit d’un jeune ado ? Si pour lui, ce zéro n’était qu’une réponse facile, cachant en fait son impuissance à partager son savoir, pour moi il représentait bien une négation de ma personnalité. Méritais-je réellement ces zéros ? N’étais-je donc qu’une valeur totalement insignifiante pour être considéré comme nul ? N’était-ce pas une forme d’abandon et d’incompréhension que de tirer une conclusion aussi radicale ? Savaient-ils seulement, ces très chers professeurs à la culture irréprochable, ce qui se cache derrière ces zéros allègrement offerts en guise de sanction suprême ?
Quand on y réfléchi deux secondes, le zéro est une hérésie. D’ailleurs Aristote, pour qui le vide et l’infini n’existaient pas, rejetait l’idée de concevoir une représentation, fut-elle mathématique, du rien. S’il n’y a rien, il est logiquement impossible et inutile de représenter physiquement ce rien. Ca tombe sous le sens. S’il n’y a rien, pourquoi vouloir quantifier ce rien ? A partir du moment où on défini ce rien, immanquablement celui-ci prend corps et devient une entité à part entière. Il perd donc ipso facto son statut de rien. Mais bien qu’étant donc la personnification du rien, le zéro existe pourtant bel et bien. En revanche si les autres chiffres « naturels » trouvent leurs origines à l’aube de l’invention de l’écriture, l’apparition du zéro a demandé un certain temps avant que mon professeur n’ose le poser sans scrupule sur mon devoir de français. Dans les temps les plus reculés, le système de numérotation était réduit à sa plus simple expression. Pour recenser ses animaux, les éleveurs comptaient de la sorte : un, deux et… trop ! Ce « trop » décliné en « troupeau », devenu bien des millénaires après « three », « drei », « tres », « tre » ou encore « trois » en français, correspondait à un ensemble indéfini au-delà de ce que l’homme savait alors compter. Ce qui est logique, car aujourd’hui encore, l’œil humain ne peut comptabiliser plus de trois choses en même temps. Faites l’expérience, vous serez surpris ! Demander à quelqu’un de mettre plusieurs objets sur une table et essayer de les compter. S’ils ne sont que deux, instinctivement vous direz « il y en a deux ». S’il y en a trois, idem. En revanche s’il y’en plus de trois, vous devrez compter un à un le nombre d’objets exact avant de dire combien il y en a. Aussi à cette époque lointaine alors que l’homme n’avait pas encore inventé de système numérique, la comptabilité était plus que rudimentaire. C’est alors que les Sumériens eurent l’idée d’inventer un moyen permettant de mieux s’y retrouver dans leurs échanges commerciaux. Et oui, dès qu’il y a du pognon en jeu, l’homme a subitement des idées de génie ! Afin donc de pouvoir garder une trace de leurs transactions, ils utilisèrent des boules d’argile creuses dans lesquelles ils plaçaient des cailloux de différentes formes symbolisant chacun une quantité précise, les calculi. Un caillou long comptait pour 1, une bille pour 10, un disque pour 100, un cône 300 etc. Une fois la transaction faite, la boule était cuite et devenait une sorte de livre de compte. Le problème est qu’il fallait casser la boule pour savoir ce qu’elle contenait. Sans doute est-ce là, l’ancêtre de la tirelire ! Quoiqu’il en soit le système était guère satisfaisant, la grosseur de la boule ne reflétant pas forcément la valeur de son contenu. Ainsi une boule de 100, qui ne comptait donc qu’un seul disque était bien plus petite qu’une boule qui valait 58, soit 5 billes et 8 bâtons. La solution adoptée fut alors de représenter sur la boule ce qu’elle contenait avant de la cuire. Chaque calculi était représenté par un symbole. Rapidement, comme quoi le sumérien n’était pas idiot, celui-ci s’aperçu que les calculi n’avaient plus vraiment d’utilité vu qu’en regardant simplement la boule on connaissait sa valeur. Il abandonna donc la boule, les calculi et se contenta d’inscrire sur une tablette plate la valeur de l’échange. L’écriture était enfin née. C’est d’ailleurs assez étonnant quand on sait combien tout au long de nos chères études l’éducation nationale a toujours distingué d’un part les littéraires et de l’autre les matheux, alors qu’au départ l’écriture a germé dans l’esprit de mathématiciens ! Et le zéro ? Nous n’y sommes pas encore, les sumériens n’en avaient pas besoin.
Plus tard, vers 2000 ans avant JC, les Akkadiens s’installent en Mésopotamie en lieu et place des Sumériens. Et oui déjà à cette époque là, c’était le bordel du coté de l’Irak et de l’Iran. Les Akkadiens, plus malins que les Sumériens, logique sinon ils n’auraient pas pris leur place, améliorèrent le principe d’écriture des nombres de façon radicale. Ils réduisirent le nombre de symboles à tout juste deux signes distinctifs, un clou et un chevron, valant respectivement 1 et 10. Seulement, allez-savoir ce qui leur est passé par la tête, ils optèrent pour une numérotation en base… 60 ! Fallait oser ! En résumé, nous, nous comptons en base dix. C'est-à-dire qu’une fois atteint le dixième chiffre de notre numérotation, le 9 donc, le premier étant le zéro, pour écrire le chiffre suivant on ajoute un 1 devant le 0 et ainsi de suite. En base soixante, que dalle ! Faut attendre le soixantième numéro pour passer à la dizaine ! Et comme tout s’écrit avec des clous et des chevrons, ça devient rapidement un enfer ! D’autant plus que certains nombres s’écrivent rigoureusement de la même façon comme leur « un » leur « soixante » ou leur « trois mille six cent » et ainsi de suite, tous représenté par un clou. Afin d’y mettre de l’ordre ils décidèrent d’écrire les chiffres dans des colonnes. La colonne de droite représentant l’unité, celle juste à sa gauche les dizaines (qui je le rappelle étaient alors des soixantaines), puis les « centaines », les « milliers »… De cette façon, la position du clou définissait sa valeur. Seulement il subsistait un problème. Comment écrire 601 ? Un clou – rien - un clou ! Et ce rien là posait soucis car il était représenté par un espace plus ou moins important selon les scribes. Manifestement il manquait un truc pour combler ce rien. Et ce sont les Babyloniens, bien plus futés que les Akkadiens et quasiment des extra-terrestres pour les Sumériens, qui pensèrent judicieux de remplacer ce rien par un symbole exprimant ce rien ! Le premier zéro venait de voir le jour. Ce zéro là n’avait qu’une seule utilité, indiquer qu’il n’y avait rien.
Il a quand même fallu attendre quasiment 4000 ans pour en arriver là ! Quatre millénaires pour arriver à exprimer la notion du rien ! C’est pas rien ! Fier de ce zéro de substitution, le Babylonien s’en contentera pendant plusieurs centaines d’années, au moins jusqu’à l’arrivée des Grecs, qui malgré leur culture, n’avaient pas intégré la logique de numérotation de position des Babyloniens et ne voulaient en aucun cas entendre parler de la possibilité d’exprimer le rien. Entre temps, de leurs cotés, en catimini, les Indiens (ceux des Indes pas des Amériques) avaient développé un système de calcul bien plus avancé basé sur une numérotation à neuf signes. Malheureusement ils butaient eux aussi sur ce satané phénomène du rien. Mais teigneux et perspicaces, ils s’accrochèrent et inclurent dans leur numérotation le « Sunya ». Mieux, ils apprirent à le dompter et à l’inclure dans leurs calculs ! Ainsi sont-ils parvenu, ô miracle, à comprendre qu’en retirant d’une quantité une même quantité, on obtient sunya ! Ca semble très con à première vue, mais c’est une véritable révolution ! Jusqu’alors, 3247 – 3247, ça n’avait pas de résultat ! On savait pas faire ! A présent ça faisait sunya ! Dès 628, dans son traité d’astronomie, le Brahma Sphuta Siddhanta, le mathématicien Brahmagupta exprime clairement que le zéro est la soustraction d’un nombre par lui-même. Il démontre de la même manière qu’un nombre multiplié par zéro donne zéro. En bas de mon devoir, si j’avais été indien, mon prof aurait écrit « sunya/20 » ! Seul hic, dans la logique numérique indienne, le sunya se situe après le 9 et non avant le 1. Mais bon on va pas chipoter pour si peu. D’autant plus que quelque part vers le VIII siècle après JC, lui-même par ailleurs victime d’une sombre histoire de chevrons et de clous, mais je m’égare, les arabes arrivent tranquilles en Mésopotamie titiller les Grecs. Bien que ces derniers aient complètement abandonné la numérotation Babylonienne, laquelle cependant a laissé des traces jusqu’à nos jours – le terme soixante-dix provient bien de la numérotation en base 60 des babyloniens – les Arabes découvrent l’influence des indiens et adoptent leur système, le sunya y compris. Par le biais de traductions hasardeuses, oserai-je dire par le téléphone arabe, sunya se transformera en as-sifr, puis en ziffer pour finir en « chiffre ». Aussi surprenant que cela puisse paraître, bien qu’ils n’aient en fait rien inventé du tout, les arabes donneront leur nom à tous les chiffres, ceux-ci seront dès lors considérés comme « les nombres arabes ». Mais penser que les indiens étaient les seuls à avoir eu l’idée du zéro serait bien réducteur. De l’autre coté de la terre, dans un continent qui n’existait pas encore, les Mayas avaient durant le premier millénaire, mis au point un système de numérotation avancé possédant un zéro représenté notamment par un coquillage.
Petit à petit le zéro fait son chemin. Si Brahmagupta croit à tord que 0 divisé par zéro donne 0, il ne parvient pas à diviser 1 par zéro. Ce n’est qu’au XIème siècle qu’un autre indien, un certain Bhaskara apporte la solution. 1 divisé par 0 est égale à l’infini ! Ainsi le vide et l’infini sont intimement liés. Voilà une sacrée claque pour tous les Grecs réfractaires ! Le pire c’est qu’ils n’étaient les seuls à voir ce zéro d’un mauvais œil ! Sûrement à cause de cette histoire de clous et de chevons, l’Eglise avait la plus grande méfiance vis-à-vis de ce chiffre qui ne représente rien. Le rien est une notion assez mal vue par le clergé comptes tenus que Dieu est tout. Si Dieu est tout, il est le rien. S’il est le rien forcément il n’existe pas ! Ils sont tordus chez ces gens là ! Du coup, le zéro s’il apparaît en occident aux alentours du XIIème siècle mettra un certain temps avant de s’imposer. Bien que sa première trace écrite remonte à cette époque, sous le joli nom de « Zephirum » puis « Zephiro », ce n’est qu’en 1491 qu’il deviendra enfin « Zéro ». 1491 !!! Le zéro que nous utilisons tous à tord et à travers, sans se poser de question, a à peine plus de 500 ans ! C’est fou non ?
Je doute fort que tous les professeurs prétentieux et hautains qui collent des zéros à-qui-mieux-mieux en guise de punition miracle, soit bien conscient de cette fantastique histoire du zéro. S’ils le seraient, sans doute le traiteraient-ils avec tout le respect qu’il mérite. Le zéro est un chiffre magique, unique, incroyable. Il flirte avec l’infini. Il tutoie le néant. Le zéro a un pouvoir absolu. C’est le paradoxe ultime. Il est rien et son contraire. Il est naturel et complètement fabriqué. Il est réel et irrationnel. Il sait tout autant être complètement inerte et absorber tout sur son passage. Maintenant que j’y pense, je suis fier d’avoir eu tous ces zéros ! Ce n’est pas permis à tout le monde de toucher ainsi le vide et l’insondable !
