Souffle-Parallèle

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09 octobre 2008

Les Enfants de Ceausescu

A l'heure où le tsunami était encore dans tous les esprits, la télévision nous inondait d'images d'un désastre sans précédent, toutes plus effroyables les unes que les autres. Une sorte de course à l'audimat où, à grands coups de surenchères médiatiques, tout était bon pour culpabiliser le téléspectateur lequel, pour soulager sa mauvaise conscience de bien vivre dans son luxe suffisant, envoyait quelques deniers.

Il était alors apaisé. L'esprit libéré. Prêt à réveillonner pour la nouvelle année. Une nouvelle année qu'il s’est forcément souhaité meilleure que la précédente.

Et le monde s’est mobilisé le temps de quelques semaines pour venir en aide à toutes ces victimes impuissantes face au déferlement de la vague meurtrière que l'on découvrait quasiment en direct sur nos écrans entre la Star-Ac et les pubs pour le dernier portable à la mode.

Et chacun se sentait alors investi d'une mission humanitaire cherchant à apporter sa petite pierre à l'édifice mondial de la solidarité. "Sauvons les enfants du Sud-Est Asiatique" c'est bien, c'est très bien. Il fallait bien entendu, leur venir en aide. Je l'ai fait. Vous l'avez fait. Nous l'avons tous fait, touchés par cette catastrophe où le nombre de morts ne cessait de s'allonger.

"Mais les autres ? Qu'en faites vous ?"

"Quels autres ?" Allez-vous me rétorquer !

Et bien tous les autres ! Tous ces enfants d'Afrique ou d'ailleurs qui meurent quotidiennement sans bruit, sans remous, sans tout ce tapage télévisuel dans l'indifférence quasi-générale. Tous ces enfants exploités de par le monde, ces petites mains de l'ombre dont le monde s'indiffère… On en parle, parfois, un peu, puis on passe à autre chose, au gré des gros titres de l'information du jour.

J'avais été très troublé par un reportage il y a deux ans. Un reportage confidentiel diffusé sur ARTE tard le soir, qui m'avait inspiré un poème « Bucarest Poscard », dans lequel on pouvait suivre la vie des enfants abandonnés de Bucarest. Livrés à eux-mêmes, on les voyait errer dans les couloirs du métro, reniés de tous, sans repère, sans avenir, sans lumière dans leurs yeux. Des enfants dont certains n'avaient même pas une dizaine d'années. Un reportage brut de fonderie, sans commentaire, où le téléspectateur mal à l'aise se retrouvait devant une réalité éprouvante comme devraient l'être au quotidien les habitants de Bucarest qui croisent ces quelques deux mille gamins rejetés. Sauf que eux, ils ne les voient même plus. Je regardais donc ce reportage, horrifié, dégoûté, réellement troublé ne comprenant pas comment à si peu de kilomètres de chez nous un peuple avait pu en arriver à de telles extrémités. Je pensais avoir vu là, une des dernières horreurs du vingtième siècle. Que nenni ! L'absurdité humaine semble sans limite. Et donc entre deux reportages sur le tsunami annoncés à grand coup de promotion et une émission de télé-réalité non moins plébiscitée, je suis tombé par hasard, toujours sur ARTE, sur un documentaire intitulé "Des Enfants sur Ordonnance". Et là j'avoue que je n'ai plus de mot. Considérée dans les années 60 comme un modèle de société socialiste et comme la seule brèche possible pour mettre un pied dans le bloc soviétique, la Roumanie via sa figure de proue Nicolae Ceausescu était adulée par l'Occident. Ivre de grandeur, Ceausescu avait pour dessein ni plus ni moins de créer un homme nouveau, parfait, censé faire rayonner le modernisme de la Roumanie. En 1966 il rédige le décret 770 qui fera date et qui a des retombées encore aujourd'hui. Pour résumer, le décret 770 imposait aux roumains à grands coups de répression d'avoir un minimum de quatre enfants et interdisait bien évidemment l'avortement. De fait plus de onze mille femmes sont décédées suite à des IVG clandestines ! Mais le comble de l'ignominie est atteint lorsqu'il pousse l'eugénisme jusqu'à enfermer les enfants handicapés mentaux dans des sortes d'asiles insalubres, de véritables mouroirs, où délaissés, sans soin, sans personnel formé, au milieu de détritus, d'immondices et de fientes, ces enfants du miracle roumain en décomposition survivaient, poussés par on ne sait quelle force, enfermés par dizaines dans des cellules exiguës de quelques mètres carrés envahies par toutes sortes de parasites et, par des rats ! Les rats ! Des rats qui eux-mêmes pour survivre, s'attaquaient à ces enfants sans défense qui n'avaient réellement plus grand chose d'humain. L'horreur à son summum. Des images insoutenables, horribles. Mais bien au-delà du choc visuel, c'est une réalité sans nom, oubliée de tous qui a existé et qui existe peut-être encore sans doute quelque part en Roumanie. En Roumanie, aux portes de l'Europe ! Ces mêmes petits Roumains qui vous demandent aujourd'hui un euro aux portes du métro parisien. Vous savez bien, ces petits enfants qui ne cessent de vous agacer quand à 18 heures vous êtes pressé de regagner le doux domicile conjugal où vous attendent vos chaussons douillets. Ceux-là mêmes qui croupissent dans les égouts de Bucarest, ou les frères de ceux qui moisissent dévorés par les rats dans des hospices d'un autre âge où on n'oserait même pas loger nos propres chiens.

Alors, donnez, oui donnez pour les enfants du tsunami, mais n'oubliez pas les autres, tous les autres, tous ceux qui souffrent de l'imbécillité des adultes, de la cruauté de l'homme, de la déficience intellectuelle de certains de nos dirigeants.

Qui meurent par notre indifférence.

Oh non, ne vous y trompez pas, je ne cherche pas à vous culpabiliser. Je suis comme vous. Moi aussi je ferme parfois les yeux quand on me tend la main. Mais quand je vois de quelle façon nous sommes capables de nous mobiliser quelquefois pour tenter de reconstruire des pays dévastés, je me dis aussi qu'on devrait être tout aussi capable d'offrir un peu plus d'humanité et d'amour à tous les enfants du silence médiatique.

Bien évidemment ce texte ne sauvera aucun enfant, ce texte ne sert à rien. Et vous pourrez penser qu'il est facile pour moi de dénigrer tout un chacun bien caché derrière l'écran de mon ordinateur dans le confort excessif de mon appartement. Je le sais bien. Je n'ai pas vocation à sauver le monde. Mais parfois j'ai un peu honte de me plaindre de mon sort. J'ai un peu honte quand ma petite fille vient me parler et que je feins d'avoir autre chose à faire, juste parce que je suis fatigué d'une journée de travail. On ne s'occupe jamais assez de nos enfants.

Aussi pour finir je me permets d'emprunter ces quelques mots à mon amie Véro "Si vous voyez un enfant geindre, Écoutez-le c’est important !"

Touchez pas aux enfants ! Jamais !

Posté par souffle mots à 18:23 - Mots divers - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Un texte que, quand on l'a lu, on n'oublie pas !!! Déjà à l'époque je t'avais dit "si si tu nous culpabilises" ;) et oui c'est toujours la même réaction que j'ai en le relisant parce que c'est tellement vrai ce que tu racontes ! c'est tellement vrai qu'on baisse les yeux parce que d'un côté c'est plus facile et d'un autre on ne peut pas sauver la planète, on a aussi une famille à nourrir.

Mais je confirme toujours le mot de la fin... On n'a pas le droit de toucher aux enfants !!!

Bisoussssss

Posté par Véro, 10 octobre 2008 à 18:33

Dommage que ce texte n'aura jamais aucun écho. Une seule lecture aujourd'hui, la tienne !
Mais bon, mieux vaut en avoir peu mais de qualité :)
c'est curieux, quand je relis ce texte, je ressens toujours la même émotion. C'est peut être un peu prétentieux, non ?
Mais je pense important de traiter des paradoxes de l'humain, des paradoxes dont je suis moi-même responsable...

Bisoussssssss

Posté par So Sad, 10 octobre 2008 à 22:36

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